Les
pense-bêtes de la foi n° 8
1. Pourquoi la mort nous fait-elle peur ? La plupart des gens ont surtout peur à juste titre des souffrances qui précèdent la mort, celles qui sont le plus souvent impliquées dans la maladie ou dans l'accident. Cette peur est liée, au niveau de notre animalité, à l'instinct de conservation Mais il y a une peur plus profondément humaine de la mort comme telle. La considération de la mort suscite en notre esprit une sorte de vertige, car celle-ci échappe et à notre connaissance expérimentale et à notre emprise sur les événements. Elle fait partie de notre vie comme terme inexorable et en même temps nous ne pouvons absolument pas nous la représenter et encore moins projeter ce que nous ferons d'elle le moment venu. Elle nous impose une pauvreté totale, qui nous dépossède de tout ce que nous avons, y compris de notre propre corps. C'est ce qui faisait dire à Job : " Nu je suis sorti du sein de ma mère, nu, j'y retournerai " (Jb 1, 21). Et à Qohélet : " Il était né tout nu, il s'en retournera comme il était venu ; de son travail, il n'a rien retiré qui lui reste en main " (Qo 5, 14). Aussi Léon Bloy l'appelait-il " la porte des humbles ", sans doute en référence à la " porte étroite qui mène vers la Vie " (Mt 7, 13), dans laquelle Jésus nous invite à entrer, et aussi au " trou de l'aiguille " (Mt 19, 24) par lequel le riche a tant de mal à passer. C'est pourquoi S. Ignace de Loyola commence ses Exercices spirituels en nous mettant face à la mort comme devant ce qui sera notre " heure de vérité ". 2. Quelle est la lumière chrétienne sur la mort ? En se révélant à nous Dieu nous dit dans la Bible qu'Il " n'a pas fait la mort et ne se réjouit pas de la perte des vivants " (Sg 1, 13). La religiosité humaine spontanée, déviée depuis le péché originel, cherche souvent Dieu dans la mort, comme on peut le voir dans le Livre des morts de l'Egypte ancienne ou du bouddhisme tibétain, mais aussi dans le nihilisme moderne de la " mort de Dieu " (Nietzsche) ou plus vulgairement dans un certain culte populaire des tombes et des cimetières. Au matin de la Résurrection les anges doivent mettre en garde les saintes femmes (on remarquera que la Vierge Marie n'est pas parmi elles) : " Ne cherchez pas parmi les morts celui qui est vivant ! " (Lc 24, 5). Dieu nous révèle qu'Il a créé l'homme pour qu'il mange du fruit d'immortalité de " l'arbre de vie " (Gn 2, 9) et qu'il " vive toujours " (Gn 3,22). Ce n'est que lorsque l'homme a péché en mangeant le fruit de " l'arbre de la connaissance du bien et du mal " (Gn 3, 3) et a perdu la grâce qui devait le conduire à la vie divine, que Dieu l'a laissé de manière pédagogique et médicinale à la mortalité naturelle de son corps : " Tu es glaise et tu retourneras à la glaise " (Gn 3, 19). Jésus présente ainsi la mission qu'il a reçue de Dieu son Père : " C'est la volonté de Celui qui m'a envoyé que je ne perde rien de ce qu'il m'a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour " (Jn 6, 38-39). La mort, dans laquelle il a épousé jusqu'au bout, lui " le Prince de la vie " (Ac 3, 15), notre " condition d'esclave " (Ph 2, 7), a été pour le Christ le creuset de son obéissance rédemptrice au Père : il s'est fait " obéissant jusqu'à la mort " (ibidem 2, 8), car " il fallait que par la grâce de Dieu, au bénéfice de tout homme, il goûtât la mort " (He 2, 9). Aussi la liturgie orientale peut-elle chanter : " Le Christ est ressuscité des morts ! Par sa mort il a vaincu la mort. A ceux qui sont dans les tombeaux il a donné la vie ". 3. Beaucoup de confusions entourent ce mystère … Qu'est-ce qu'on peut dire de l'éternité ? Quel lien entre notre vie terrestre et notre vie après la mort ? Tout d'abord qu'elle n'est pas une durée indéfiniment étendue. A cause de cette image inadéquate, il se trouve des chrétiens pour craindre de s'ennuyer dans l'éternité. L'éternité n'est d'autre que la vie même de Dieu. Lui que la Bible appelle l'Eternel. Cette vie est acte pur, sans les latences et les intermittences de la vie des créatures qui est toujours en puissance par un biais ou par un autre. Aussi quand les créatures spirituelles, anges et homme, participe à cette vie éternelle, celle-ci se traduit en elles par ce feu d'artifice qu'est la liturgie dans la Jérusalem céleste. L'Apocalypse nous montre au ciel les incessantes initiatives d'amour, de louange et d'adoration de Dieu de la part de ses créatures spirituelles sous la motion intime de la vie éternelle. Or cette vie de la gloire nous est déjà communiquée ici-bas, sous forme d'" arrhes " et d'avant-goût, par la vie de la grâce. Le chrétien qui par la charité demeure dans la grâce est devenu " participant de la nature divine " (2 P 1, 4) et " des énergies du monde à venir " (He 6, 5). La vie éternelle n'est pas pour lui quelque chose de complètement étranger : " Mais vous, frères, vous n'êtes pas dans les ténèbres, de telle sorte que ce Jour [du Seigneur] vous surprenne comme un voleur ; tous vous êtes des enfants de la lumière, des enfants du jour " (1 Th 5, 4-5). 4. Comment se préparer à vivre dignement la mort ? En la considérant comme un rendez-vous d'amour avec l'Eternel au jour et à l'heure où il viendra nous chercher. Si nous aimons Jésus nous ne pouvons que dire avec S. Paul : " Pour moi, vivre c'est le Christ et mourir représente un gain ; [...] J'ai le désir de m'en aller et d'être avec le Christ, ce qui serait, et de beaucoup, bien préférable " (Ph 1, 21.23). J'ai essayé de parler de tout cela récemment dans mon livre A l'heure de notre mort (éditions de l'Emmanuel) On n'ose plus aujourd'hui prêcher le désir du ciel. Et pourtant nous portons ce désir au plus profond de nous comme Georges Bernanos a su l'exprimer de manière saisissante dans ses carnets personnels à quelques mois de sa propre mort : " Nous voulons réellement ce qu'Il veut, nous voulons vraiment, sans le savoir, nos peines, nos souffrances, notre solitude, alors que nous nous imaginons seulement vouloir nos plaisirs. Nous nous imaginons redouter notre mort et la fuir, quand nous voulons réellement cette mort comme Il a voulu la Sienne. Notre mort est d'ailleurs la Sienne. De la même manière qu'Il se sacrifie sur chaque autel où se célèbre la messe, Il recommence à mourir dans chaque homme à l'agonie. Nous voulons tout ce qu'Il veut, mais nous ne savons pas ce que nous voulons, nous ne nous connaissons pas. Le péché nous fait vivre à la surface de nous-mêmes ; nous ne rentrons en nous que pour mourir, et c'est là qu'il nous attend ". 5. Face à la volonté de plus en plus courante de décider librement de sa propre mort comme acte ultime de liberté. (euthanasie, suicide), peut-on décider de sa propre mort ? La vie, on ne se la donne pas à soi-même, ni même à un autre, contrairement à la phrase si entendue : " On va faire un enfant ". Même dans la procréation, l'homme accueille la vie en coopérant avec un don qui le prévient. Pour cette même raison il n'est pas maître de sa vie et ne peut donc pas décider de se l'ôter. Cela tout homme le pressent, même si cette perception est aujourd'hui obscurcie par une culture prométhéenne qui veut faire croire que l'homme doit être le seul maître de sa destinée. Notre contexte culturel donne lieu à des contradictions effarantes. On est scandalisé parce que cet été 2003 une canicule exceptionnelle a mis fin à la vie d'un nombre important de très grands vieillards dont la vie était en sursis. Or voici que deux mois plus tard c'est tout juste si on n'applaudit pas le geste désespéré d'une mère qui a donné la mort à son fils gravement handicapé qui ne voulait plus vivre. En apparence il y a contradiction entre ces deux réactions d'une partie de l'opinion. A y regarder de plus près il n'en est rien. Ce que notre culture médiatique ne peut pas supporter c'est que, dans un cas comme dans un autre, ces personnes avaient à subir quelque chose qu'elles n'avaient pas choisie ; peu importe que dans le premier cas ce fut la mort et dans le second la vie. C'est ce refus radical d'avoir à accueillir ce que l'on n'a pas décidé pour soi qui transforme notre culture en une " culture de mort ", selon l'expression de Jean-Paul II. En effet, le mensonge qu'implique le fait de nous prétendre créateurs de manière absolue, loin de nous rendre créatifs, ronge en fait nos forces vives dans la procréation ou dans la création artistique. Il suffit d'ouvrir les yeux sur notre société pour le constater. |