Les
pense-bêtes de la foi
n°
5 dimanche 16 mars 2003 Fr. Jean-Miguel
Garrigues op  La
guerre peut-elle être juste ?
1.
Y a-t-il une guerre juste puisque la paix est un bien supérieur ? La
paix authentique découle de la justice. Seule cette paix est un bien supérieur.
L'enseignement de l'Eglise est clair : " La paix n'est pas seulement absence de
guerre et elle ne se borne pas à assurer l'équilibre des forces adverses. La paix
ne peut s'obtenir sur terre sans la sauvegarde des biens des personnes, la libre
communication entre les êtres humains, le respect de la dignité des personnes
et des peuples, la pratique assidue de la fraternité. Elle est "tranquillité de
l'ordre" [S. Augustin, Cité de Dieu. 10,13]. Elle est oeuvre de la justice (cf.
Is 32,17 ) et effet de la charité [cf. Gaudium et spes n° 78, 1-2] " (Catéchisme
de l'Eglise Catholique [CEC] n° 2304). Vouloir la paix par-dessus tout, même au
prix de graves injustices, comme le fait le pacifisme, constitue donc une lâche
démission morale devant un " désordre établi " par la force. Cette abdication
devant la puissance ou la menace injustes est inadmissible pour les catholiques
: " Le chrétien est pacifique et n'en rougit pas. Il n'est pas simplement pacifiste,
car il est capable de combattre " (Paul VI, 1er janvier 1968). 2.
Comment donc ceux qui font la guerre pourraient-ils encore " rechercher la paix
et la poursuivre " (Ps 34, 13 ) ? Ce n'est pas impossible,
si la guerre qu'ils font est juste. C'est la doctrine commune que l'on trouve
chez les Docteurs catholiques : " Ceux qui font des guerres justes recherchent
la paix. Et par suite, ils ne s'opposent pas à la paix, sinon à la paix mauvaise
que le Seigneur " n'est pas venu apporter sur la terre ", selon S. Matthieu (
Mt 10,34 ) . C'est pour cela que S. Augustin écrit: "On ne cherche pas la paix
pour faire la guerre, mais on fait la guerre pour obtenir la paix. Sois donc pacifique
en combattant, afin de conduire ceux que tu connais au bienfait de la paix, en
remportant sur eux la victoire" [Lettre 189] " (S. Thomas d'Aquin, Somme théologique,
IIa IIae, q. 40, a. 1, 3m). 3. Pourtant le Christ est formel
: " Et moi je vous dis de ne pas tenir tête au méchant " (Mt 5, 39). Voici
comment la Tradition de l'Eglise interprète cette parole et d'autres analogues
(cf. Rm 12, 19) : " Ces sortes de préceptes, selon S. Augustin [Le Sermon sur
la montagne, I, 19], doivent toujours être observés à titre de disposition intérieure,
c'est-à-dire qu'on doit toujours être prêt à ne pas résister ou à ne pas se défendre
alors qu'il le faudrait. Mais parfois il faut agir autrement, pour le bien commun,
et même pour le bien de ceux que l'on combat. C'est pour cela que S. Augustin
écrit : " "Il faut agir fortement même avec ceux qui s'y refusent, afin de les
plier par une certaine dureté bienveillante. Car celui que l'on prive du pouvoir
de mal faire subit une défaite profitable. Rien n'est plus malheureux, en effet,
que l'heureux succès des pécheurs, car l'impunité qui est leur peine s'en trouve
nourrie, et leur mauvaise volonté, qui est leur ennemi intérieur, s'en trouve
fortifiée" [Lettre. 137, 2] " (S. Thomas, ibidem, IIa IIae, q. 40, a. 1, 1m).
La théologie catholique, prenant appui sur les Pères de l'Eglise,
enseigne que la guerre, si elle est juste, peut être en dernière instance un moindre
mal capable de servir le bien commun dans la justice: " Il y a deux façons de
ne pas résister au mal. La première consiste à pardonner une injure personnelle.
Cette manière d'agir peut contribuer à la perfection, quand elle favorise le salut
d'autrui. La seconde consiste à souffrir sans impatience l'injure faite à autrui.
Et cela relève de l'imperfection ou même du vice, si l'on était capable de résister
à l'insulteur. C'est pourquoi S. Ambroise écrit : "Ce courage qui, à la guerre,
protège la patrie contre les barbares et, chez soi, défend les faibles et les
familiers contre les bandits, c'est une parfaite justice" [De officiis, I, 27].
"Ne revendique pas ce qui t'appartient", a dit le Seigneur (Lc 6,30). Et pourtant,
si l'on ne revendiquait pas ce qui appartient à autrui et dont on est chargé,
on pécherait. Car il est louable d'abandonner ses propres biens, non ceux d'autrui
" (S. Thomas, ibidem, IIa IIae, q. 188, a. 3, 1m) ". 4.
Quelles sont les conditions pour qu'une guerre soit juste ? Voici
l'enseignement actuel du Magistère de l'Eglise : " Il faut considérer avec rigueur
les strictes conditions d'une légitime défense par la force militaire. La gravité
d'une telle décision la soumet à des conditions rigoureuses de légitimité morale.
Il faut à la fois: - Que le dommage infligé par l'agresseur
à la nation ou à la communauté des nations soit durable, grave et certain. -
Que tous les autres moyens d'y mettre fin se soient révélés impraticables ou inefficaces.
- Que soient réunies les conditions sérieuses de succès. - Que l'emploi des
armes n'entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer.
La puissance des moyens modernes de destruction pèse très lourdement dans l'appréciation
de cette condition. Ce sont les éléments traditionnels énumérés dans la doctrine
dite de la "guerre juste" " (CEC n° 2309). 5. Peut-on être
absolument certain qu'une guerre est juste ? Non. Autant
les principes que rappelle l'Eglise sont certains en eux mêmes, autant leur application
à des cas singuliers relève d'une délibération prudentielle où trop d'éléments
contingents doivent être pris en compte pour qu'elle puisse être absolument certaine.
Même la hiérarchie de l'Eglise, pape et évêques, dont le Magistère
ordinaire est infaillible sur le plan doctrinal des principes moraux qu'il énonce
à propos de la guerre juste, ne peut pas se prononcer avec la même certitude quand
il s'agit de discerner si telle guerre particulière est juste ou non. Son avis
doit être reçu par les catholiques avec le désir de former leur conscience en
écoutant une autorité ecclésiale sans doute mieux informée et assurément plus
assistée prudentiellement par l'Esprit Saint que la sienne propre, mais néanmoins
faillible. En cas de dissentiment prudentiel, le catholique ne doit pas oublier,
le respect qu'il doit manifester envers cette autorité établie par le Christ et
l'obéissance à laquelle il est normalement tenu dans ses actes vis à vis des préceptes
émanant d'elle, le dictamen de sa conscience restant sauf. 6.
Une guerre contre l'Irak dans les circonstances présentes est-elle juste ?
Chacun, dans la délibération personnelle, nationale ou internationale, doit chercher
la vérité pratique en examinant dans toute sa complexité, à la lumière des principes
énoncés plus haut, le cas de l'Irak aujourd'hui. Personne ne peut, dans cette
délibération à plusieurs voix, prétendre détenir à priori la vérité pratique sur
une telle question et discréditer en conséquence ceux qui ne partagent pas sa
conviction en les taxant de bêtise ou de mauvaise foi. Qu'il me soit permis de
proposer la manière dont je pense, comme théologien, que l'on peut participer
en chrétien à cet effort commun de discernement prudentiel. Il faut considérer,
me semble-t-il, qu'aux yeux d'une large majorité de l'opinion mondiale la preuve
n'a pas été faite à l'ONU de manière convaincante que la seule manière de désarmer
l'Irak actuellement soit une guerre préventive. Mais cela ne permet pas pour autant
d'exclure que le gouvernement des Etats-Unis soit en possession de preuves indubitables,
qu'il estime ne pas pouvoir dévoiler maintenant, concernant la capacité et la
volonté qu'aurait le gouvernement irakien de menacer le monde par voie de terrorisme
avec des armes de destruction massive, de type biologique ou chimique. Il faut
se dépenser en faveur de la paix, non pour le plaisir d'avoir raison contre ceux
qui ne sont pas d'accord avec nous, mais pour empêcher efficacement cette guerre
d'éclater. Ce qui suppose de s'efforcer de convaincre les parties en conflit.
Si malgré tout la guerre éclate, il faut qu'il soit clair que la responsabilité
repose sur le gouvernement qui l'aura déclarée, et qu'il n'est pas possible en
conscience de l'approuver moralement ni de le soutenir, puisqu'il croit bon de
ne pas nous apporter les preuves justifiant son action, s'il les détient. C'est,
en effet, seulement à posteriori que l'on pourra dire avec certitude si cette
guerre a été une aventure injustifiée, fondée sur une application folle du principe
de précaution, payée de manière criminellement irresponsable par la vie de dizaines
voire de centaines de milliers d'innocents, ou au contraire une décision de courage
solitaire contre un régime beaucoup plus dangereux pour le monde qu'il n'y paraissait
de l'extérieur. Comme européens, du fait d'une plus longue expérience historique
mais sans doute aussi par peur des conséquences, nous penchons massivement vers
la première hypothèse. Toutefois, si en chrétiens nous ne voulons pas contribuer
à alimenter l'opposition stérile des chauvinismes entre des peuples dont l'amitié
et l'alliance a été soudée dans le sang de deux guerres, nous ne devons pas refuser
par un à priori passionnel le bénéfice du doute à une majorité d'américains, parmi
lesquels on compte bon nombre de catholiques, qui penchent eux vers la seconde.
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