Nous
(les dominicains) sommes Bordelais depuis l'an 1221 et nous n'en sommes pas mort,
bien au contraire. Depuis quelques années nous avons installé notre
couvent, rue des Ayres, dans le " Vieux Bordeaux ", et il y a peu de
temps nous avons accroché une " comète " à notre
église. Je suis heureux de vous en raconter la petite histoire.
Un
mot sur l'église Saint-Paul
Les
jésuites la construisent au XVIIe siècle grâce à des
dons, qui vont se tarir trop vite. Conséquence immédiate, dans les
parties hautes de l'église, à la croisée du faux transept,
ils abandonnent leur projet de coupole. (C'est là que viendra notre lustre).
Au XIXe siècle, la Ville se demande ce qu'il faut faire de ce chantier
arrêté et de ce trou qui perce la voûte. Élever une
coupole ? Trop cher. On décide de poser un plancher imbécile et
opaque, là où devait sourdre une lumière tamisée.
Cent ans plus tard, les dominicains ont repris la question municipale : Que faire ? Tenter de réaliser un dôme de pierre ? Quelque soit l'époque, la réponse demeure : " Trop cher !". Et pourquoi ne pas installer une source lumineuse qui viendrait répondre au vu de l'architecte ? Et pourquoi pas.
Rencontre
A
Bordeaux, qu'y a-t-il de plus impressionnant que l'intérieur de la base
sous-marine ? Mes pas me conduisaient régulièrement dans cette cathédrale
- catacombe. C'est ainsi que je suis entré en conversation avec Jean-François
Buisson, dont je connaissais les oeuvres, vues au H.36 et dans les commerces de
mon quartier. Son art " branché " épousait trop bien la
musique du bunker aquatique pour qu'il me soit venu, comme une évidence,
qu'il serait le créateur d'un lustre dans notre église baroque.
Dans cet atelier, immense, sonore et obscur, au milieu du danger des objets saillants
et rouillés, j'ai eu la chance d'entendre les harmoniques terrifiantes
de sa meuleuse ou de sa disqueuse. Les jours de soudure, son chalumeau offrait
un spectacle éblouissant dont les murs de bétons parlent encore.
Au milieu de ces séances créatrices, mes pensées allaient
à la bruyante genèse du monde, quand Dieu créa le mouvement
: d'un geste phénoménal. Les tremblements de terre, les tornades,
les éruptions volcaniques gardent en mémoire cette violence originelle,
créatrice de vie. C'est cela que Jean-François nous restitue dans
la sculpture.
Mais
encore ?
A y regarder de plus près,
les objets qu'il métamorphose avaient eu une vie, avant. Ils s'appelaient
alors " filtre ; chaudron ; cuve ; godet de pèle mécanique
; suspension de camion... ". Plutôt que de les détourner de
leur vocation passée, l'artiste travaillait à leur offrir me vie
moins éphémère. Il exaltait leurs formes fonctionnelles,
laborieuses, sans ornement, pour en réaliser des Nature Morte de métal
avec des fragments du quotidien. Même si cela peut vous sembler outrancier,
je trouve que cet art n'est pas étranger à celui de Chardin ou de
Cézanne, peignant des fruits toujours plus éternels, plus goûteux
et plus réussis que ceux que l'on croque tous les jours. Avant Buisson,
Gargallo, Gonzales, César, avaient arraché de la ferraille toute
forme de précarité jusqu'à en faire un matériau noble.
Tout cela fait à Jean-François une bien belle famille.
Notre
lustre : une cosmogonie moderne
Après
plusieurs visites, j'ai été domestiqué par ces oeuvres épurées
dans le vacarme. Une fois terminées elles résonnent d'un émouvant
silence sidéral. C'est ainsi que je me suis pris de passion pour l'uvre
maîtresse de son atelier. Une sorte de nacelle en construction, faite de
poussière et de vent, de feu et de vide. Le résultat ? Une machine
de fer, une apparition fantastique qui ne mène pas au réel mais
au songe. Jean-François considère le monde comme une sculpture.
Il s'approprie des fragments pour enrichir le cosmos de nouvelles étoiles.
Notre lustre est un astre. Au centre du noyau sphérique trône une
jarre de verre aux formes arrondies, fécondes. Trois ufs, de la même
matière, voisinent dans l'ombre de l'Éden. Cette solaire corne d'abondance
est défendue par des bêtes métalliques aux gueules de serpent
ou de gargouille. Ici, il n'est plus utile de se souvenir que, dans une autre
vie, ces visages guerriers étaient les dents d'une pelleteuse.
Autour de la sphère naviguent sept satellites. Leur disposition asymétrique crée le mouvement même de cet ensemble baroque. Les corps célestes sont faits de vastes coupelles ouvertes vers le ciel, comme des encensoirs. Le feu les a ajouré, brodé, allégé, de telle sorte qu'elles tamisent la lumière qui les surplombe. Au creux de chaque nacelle un cur de verre (aquarium dans une autre vie) diffuse la lumière vers les pampilles, en échange de quoi par un jeu de miroirs invisibles, une flaque lumineuse mouille et colore le dessous des nacelles.
Pour contenir ce vaisseau étoilé, Jean-François lui donne une charpente aux pures formes ovales qu'il a arrimées à notre voûte céleste, avec de fortes chaînes de bateaux. Grâce à quoi il supportera les plus longs voyages qui conduisent de l'homme cosmique à l'homme intérieur. Le temps de ce passage, " l'Objet " nous éclaire (ce qui n'est pas original pour un lustre), mais sans tapage. Si le royaume de l'humain est dans la lumière du jour, le royaume spirituel commence avec la nuit et son mystère. Il suffit de l'accepter et d'y pénétrer pour être illuminé. Dans sa mémoire de veilleuse, on lui a entré vingt programmes de couleurs : bleu, vert, rouge, blanc, or, violet, rose... Dès la porte de l'église, comme un sémaphore, il nous dit le temps liturgique, c'est ce qu'ont décidé les Frères.
Nos distingués anges bois dorés, façon Louis XV, qui font la Gloire de notre autel majeur, ont adopté le lustre. Et vous, ami lecteur, quand vous viendrez le voir à 20 m du sol, j'espère que vous profiterez de la paix qu'il offre sans compter, car de sa virulence originelle vous ne trouverez pas trace à Saint-Paul. Alchimie du lieu. Et si vous êtes un naufragé, laissez-le vous conduire vers l'inaccessible.
Un astre s'est levé

