Fra Angelico
La splendeur de la vérité

Frère Joël-Marie Boudaroua op.
Lundi 20 février

" Le peintre prêcheur "
(1387-1455)

" Par toute sa vie il a chanté la gloire de Dieu, qu'il portait comme un trésor au fond de son cœur et exprimait dans ses œuvres d'art. Il est resté dans la mémoire de l'Eglise et dans l'histoire de la culture comme un extraordinaire religieux-artiste ". Ainsi s'exprimait le pape Jean-Paul II en 1982, en proclamant le bienheureux Fra Angelico, patron des artistes. Né à Vicchio, près de Florence, à la fin du 14ème siècle, il reçut au baptême le prénom de Guido. Jeune peintre, élève de Lorenzo Monaco, attiré par la vie religieuse, il choisit les dominicains, fit son noviciat à Cortone et prononça sa profession à Fiesole, en prenant le nom de Fra Giovanni. Sa carrière de peintre est notamment marquée par un séjour à Rome, au service de Nicolas V, avant de revenir à Fiesole comme prieur dans le couvent où il mourra en 1455. Il repose dans l'église des dominicains Sainte-Marie-de-la-Minerve, à Rome, non loin de sainte Catherine de Sienne. Surnommé l'Angélique à cause de la bonté de son cœur et de la beauté de ses tableaux, Fra Giovanni fut un vrai dominicain en même temps qu'un authentique artiste. Aujourd'hui, regarder Fra Angelico c'est regarder un modèle de vie dont l'art se révèle comme un chemin de perfection chrétienne. Pour entrer dans son œuvre et dans la spiritualité des Prêcheurs, à laquelle elle veut nous introduire, le mieux n'est-il pas de faire une petite visite du couvent Saint-Marc de Florence dont il assura la décoration à partir de 1438 ?

Le voyageur n'arrive pas Piazza San Marco sans ressentir quelque émotion. Face au couvent qui abrita Fra Angelico, mais aussi saint Antonio Pierozzi, futur archevêque de Florence, et Frère Jérôme Savonarole, il se trouve devant un lieu de mémoire. Une visite du couvent de Saint-Marc le fait entrer de plain-pied dans la tradition dominicaine si merveilleusement illustrée par Fra Angelico, à travers une série d'homélies peintes.

A peine entré dans ce couvent inondé de lumière, on aperçoit au fond de la première aile du cloître, l'image de saint Dominique agenouillé aux pieds du crucifix. Cette image indique, dès l'entrée, le programme de la vie religieuse dominicaine : se tenir aux pieds de la croix, dans la joie, la douleur et la gloire avec le Christ et annoncer à tous que l'espérance du salut réside dans le sang versé par l'Agneau de Dieu, immolé sur la croix. Fra Angelico nous rappelle que Saint Dominique se sentit appelé à répandre dans le monde cette bonne nouvelle et à fonder un Ordre de frères qui, en épousant le style de vie des Apôtres, continueraient à travers les siècles cette œuvre d'évangélisation.

Dans son œuvre, Fra Angelico vise avant tout à produire un ars memorandi, c'est-à-dire un art de la mémoire théologique et liturgique. En effet, si l'on essaie de définir en quelques mots sa peinture, on peut dire qu'elle est un art des choses que l'on veut garder en soi ; elle ne cherche pas simplement à représenter des personnages acteurs d'un récit fut-il l'Evangile, elle vise principalement à fixer la mémoire du mystère de l'Incarnation. Cette peinture est donc profondément théologique, non seulement parce qu'elle se propose de donner à contempler le mystère divin, les thèmes fondamentaux de la Révélation et de l'Histoire sainte, mais encore de les susciter en notre mémoire, nous permettant d'en devenir littéralement contemporain.

Dans le réfectoire, Fra Angelico a peint le Golgotha. Il souligne ainsi l'étroit rapport entre la Cène et le Calvaire. A la lumière du crucifix, le repas frugal des religieux commémore le pain rompu et le vin partagé par Jésus et ses apôtres la veille de la Passion. Dans les 44 cellules de l'étage supérieur, les fresques constituent un cycle pictural exceptionnel et unique. Dans la cellule 5, le thème de la Nativité et la nudité du nouveau-né, déposé à même la terre, rappelle au frère que Jésus a été pauvre dans sa vie et qu'il lui faut marcher lui aussi dans la voie libératrice de la pauvreté. Dans la cellule 7, le Christ aux outrages propose au frère y habitant de méditer le mystère de la Passion et de comprendre ce qu'éprouve l'Amour quand il n'est pas aimé.

Partout dans le couvent, Fra Angelico produit des figures qui ont tout naturellement une vocation liturgique, qui sont tout spécialement destinées à devenir des éléments liturgiques majeurs dans l'espace conventuel. Sa peinture se veut " mémoire du mystère ", elle possède une vocation liturgique. Elle évoque le mystère célébré quotidiennement dans les murs du couvent. Et il se dissémine partout dans la vie religieuse, il se dissémine en signes, en présences dont l'eucharistie constitue le modèle par excellence. Marie est figurée sur les murs du couvent comme locus, comme lieu de mémoire, afin que le dogme soit toujours visible, mais aussi pour que les louanges de la Vierge soient chantées continuellement, à travers toutes ses dénominations possibles : Causa nostrae laetitia, Maria fons, Sedes sapientiae, Turris Davidica, Domus aurea, Janua caeli (Cause de notre joie, Marie source, Trône de la Sagesse, Tour de David, Demeure dorée, Porte du ciel). Au bas de la grande Annonciation, dans le corridor du premier étage, le peintre a inscrit une formule originale : Virginis intacte cum veneris ante figuram pretereundo cave ne sileatur Ave que l'on peut traduire : " Lorsque tu viendras devant l'image de la Vierge toute pure, en passant veille à ne pas oublier un Ave ". Autrement dit, aux frères qui le soir montent au dortoir, la fresque rappelle le devoir de louange, cet Opus Dei dont ils sont chargés par vocation. Devant l'image de la Vierge, ils sont invités à s'agenouiller et à dire une prière. D'ailleurs, du point de vue de sa construction, a-t-on remarqué, le peintre aurait intentionnellement rehaussé la ligne d'horizon de la fresque, de manière à ce que l'Annonciation puisse s'apprécier au mieux seulement si le spectateur est agenouillé devant l'image, c'est-à-dire dans la position liturgique de l'Ave Maria. Donc, pas plus que l'ange ne dit son ave simplement par politesse, la peinture n'est là simplement comme décor. Elle est le lieu où se rencontrent le temps de la salutation angélique et le temps de la prière des frères. On peut dire aussi que, devant la Vierge, l'ange fait son Ave Maria en notre nom et place. Le peintre a donc conçu avant tout, dans le corridor du couvent, un lieu liturgique, un lieu de présence du mystère, favorable à la prière.

Ces peintures sont donc bien faites pour susciter la dévotion et favoriser une conception liturgique de l'existence. Elles furent conçues et réalisées dans un authentique esprit religieux, en fonction des exigences spirituelles précises d'une certaine communauté. Ces fresques qui poussent le dominicain à prolonger sa méditation du mystère en actes de piété, l'invitent aussi à observer le silence dans les lieux réguliers, comme l'image de saint Pierre Martyr le doigt sur la bouche, le montre au-dessus d'une porte. Elles laissent percevoir que dans une communauté de Prêcheurs, la vie régulière est une totalité, que la liturgie est une actualisation de la Parole de Dieu à l'annonce de laquelle l'Ordre est totalement député, et que cette parole méditée, prêchée et chantée est d'abord reçue dans le silence.

Peintre théologien, peintre exégétique, peintre prêcheur, Fra Angelico fut avant tout un frère dominicain voué à transmettre aux hommes, par son admirable peinture, la splendeur de la Vérité du Verbe fait chair. Son langage pictural épuré dit une nouveauté essentielle : dans l'extrême simplicité de chaque scène, dans le renoncement aux effets dramatiques et dans la transfiguration des personnages, transparaît l'âme d'un grand peintre au service de ses frères.